Presse

Quitter la ville
Michel Zumkir

  • 30 septembre 2014

Certains d'entre vous ont peut être découvert Marceau Ivréa dans Amaroli Miracoli le roman précédent de Patrick Lowie, numéro zéro de la série des Chroniques de Mapuetos (qui devrait en compter quarante). Ce roman avait la forme d'une longue missive au Gouverneur de Belgique auprès des Etats-Unis d'Amérique et de ses alliés, une lettre rédigée par Marceau Ivréa lui-même, l'écrivain au plus de trois mille pages, depuis sa cellule de la prison saint-gilloise, le huit d'un mois et d'une année indéterminés. Dans le second volume (qui porte le numéro 1), c'est un temps d'avant son emprisonnement dont il est question, un temps où il vivait une histoire d'amour de l'autre côté de la Méditerranée, à  Marrakech. Avec Marrakech. Qu'il est sur le point de quitter. Comme on quitte un être aimé. En l'assommant de "je te hais" et de "je t'aime, moi non plus"; en lui déversant un flot de fiel - plutôt que du miel - pour le mettre à terre, à  mort, pour se rassurer aussi, d'avoir raison de partir.  Un flux poétique continu, contenu en trente phrases d'une page chacune, sans autre ponctuation que le point final. Au-delà de la relation à la ville même, une ville débordante de contradictions, de séductions, au-delà du portrait en plein de Marrakech et en creux de Marceau Ivréa, c'est une mise à nu du sentiment amoureux qui nous est donnée à  lire. Un discours amoureux. Car comme dans le célèbre livre de Roland Barthes, c'est un amoureux qui parle, écrit. L'aimé n'existe qu'à travers les mots de celui qui les énonce. Il n'est qu'un palimpseste sur lequel les blessures (les névroses) cherchent à s'agripper, sur lequel inscrire une histoire. D'amour. Et si tout ceci n'était que le fantasme d'un prisonnier en manque d'amour ? D'un prisonnier de lui-même comme nous les sommes tous ?

 In "le carnet et les instants", n° 182, 1 juin - 30 sept. 2014, p. 51