Je ferai crier les oiseaux. Je ferai s'envoler les sables
!
Les cris arrivaient des champs. Je suis pris par la nuit.
Des oiseaux s'agitent encore entre deux arbres coincés
sous un pont. Je crus d'abord voir un homme mais c'était
l'épouvantail semblant être recouvert de goudron qui
bougeait sous l'ampleur du vent et qui ne faisait plus peur
qu'aux oisillons de passage, ceux qui, privés des soins
maternels, ne passent jamais l'hiver. J'oublie les nuits
noires sans doute parce qu'elles ne me font plus du tout
peur. Je la chevauche cette campagne, je joue à saute-
mouton en m'approchant de l'étable. Plus loin, une vache
sacrée couchée sous un arbre, un arbre tordu, en forme
de dragon tondu, aux côtés d'un autre arbre avec des bras
branlants. Il y a une fissure blanche dans le ciel. Un sens de
vide immense. Des ombres en forme de mains déplacent
des forêts vierges, des chaumières envoûtées, des nids
douillets. Puis, le déluge. C'est juste en-dessous d'une de
ces ombres que je découvre une jeune femme aux cheveux
blancs qui, de loin, aurait pu ressembler au petit prince dans
l'attente du renard perdu dans l'espace. Elle me dit qu'elle
est là, assise par habitude, sous l'ombre de ses espoirs,
à l'ombre du dernier soleil amer. Qui êtes-vous
?
Votre visage m'est familier,
me lance-t-elle. Je lui
réponds que je suis Patrick Lowie, urgentiste en
rêves incompris et je continue
: je sais qui vous êtes,
Anaël Snoek, brillante comédienne, mais n'attendez plus,
il est temps de vous réveiller de ce cauchemar, ne restez
pas ici sous cette pluie diluvienne, sous ces ombres qui
manipulent nos pensées, à ce silence des nuages, terrible
aveu de ces moutons du ciel, silences complices, vous
êtes là assise dans ce rêve le corps enveloppé par le réveil
interdit. Moi, par contre, je suis prêt à être votre complice
mais pour toute autre chose
: je veux vous aider à vous
emparer du monde. Racontez-moi vos rêves.
Elle s'obstine,
elle me jette un regard digne d'un garçon sauvage,
indomptable, fulminant regard, braqué sur mes mains.
La pluie cesse, l'herbe est montée jusqu'aux genoux, tous
les phénomènes surnaturels sont suspendus à ce qu'elle
pourrait affirmer. Puis
: un rêve
? Je devrais vous raconter
un de mes rêves
? Que puis-je vous offrir
? Je ne me souviens
de mes rêves que quand ils m'envoient dans les abattoirs.
Et dans ce cas, tout y est relativement réaliste. Je suis là —
peut-être le seul élément fictionnel
—
et ne peux rien faire.
Je vois ces vaches — ce sont toujours des vaches — se faire
tronçonner vivantes. Elles se cabrent pour éviter la lame.
Celles qui attendent hurlent en voyant s'ouvrir les gorges de
leurs amies — oui les vaches ont des amies. Il y a énormément
de sang. Et une sensation de lourdeur et d'infinie absurdité.
Je lui dis
:
puis, le bonheur, vous découvrez que vous
devenez vegan.
L'épouvantail bouge à nouveau, je sens une
présence, une écoute, une oreille tendue, il hurle de joie
: Je ferai crier les oiseaux. Je ferai s'envoler les sables
!