Avez-vous noté ces étranges empreintes dans la neige ? Elles sont
gigantesques. Nous sommes dans le kraï de l’Altaï, pas loin de
Barnaoul. Rendez-vous à Barnaoul !
m’avait-il dit. La femme
mystérieuse et encapuchonnée qui nous accompagne, à la
silhouette filiforme, radieuse, vient de prononcer ces quelques
mots, la gorge nouée. Je lui réponds : ce sont les empreintes
de nos rêves. S’il continue à neiger, nous n’aurons plus aucune
preuve.
On se balade plus loin, guidés par des barrages de barbelés
mais aussi par une quantité affolante de squelettes d’animaux
morts, dépecés par un monstre sans nom. La neige, alourdie par
nos pensées sombres, complétait cette âpre désolation de vieille
steppe engourdie. Il y a un poète aussi, la tête pleine d’insectes,
il observe la neige comme si elle était trop blanche pour être
authentique, il pense qu’elle est surréaliste. Nous étions caressés
d’un petit souffle que la langue locale appelle l’ aure
. Plus tôt dans
le rêve, nous étions tombés, lui et moi, sur une grande maison
du début du XIXème siècle : marbres gris, torsades, colonnades
kitsch, fontaines sans eau où on ne se lave plus les mains, animaux
mythiques pétrifiés, des statues qui ressemblent aux maîtresses
andalouses. Tout y était. Nous sommes entrés dans la demeure.
C’est la fête chez les Demidov. Des gens semblent chanter
leur vie, leur ego, pour les autres. Des hommes et des femmes
déracinés, sans visage, sans yeux, sans âme, sans pieds. Chaque
corps, protégé par des chiens en laisse, corps en mouvement
transportés par un halo de lumière, tel un flou artistique, le parfum
de la fonderie d’argent nous transperce, l’odeur de l’argent. Le
poète s’arrête et me dit : il y a des chemins qui ne t’attendent pas.
Mais tu les empruntes pour te retrouver quand tu es l’enfant du
manque, cueillir des méliacées qui ont grandi, comme toi, sans
lumière. Ta poitrine est l’éther sans les passereaux, rien n’y survit,
pas même la douleur de vivre en filigrane.
(Le soir n’est bon que
bu). Mes illusions ne prennent pas l’eau, les corps en mouvement
me tiennent chaud. Puis, en haut d’un escalier, nos yeux se sont
arrêtés sur la femme à la silhouette filiforme, la chevelure rousse
constellée. Son corps invente, oublie tout. Je m’étais transformé
en loup, trônant, majestueux dans ma quiétude. Aurélien Rodot
s’approche de moi et me dit : vous êtes devenu loup et on vous
a mis des saphirs à la place des pupilles.
La femme, un corbeau
sur l’épaule, lui fait un signe de la main et l’invite à la rejoindre
dans l’une des alcôves de la maison. Assis à la terrasse d’un café
à Reus en Espagne, sous un soleil d’été, le poète Aurélien Rodot
me dit, une cigarette éteinte et une bouteille de bière belge à
peine vidée d’un trait aux doigts : Patrick Lowie, que s’est-il passé
ensuite, je ne me souviens de rien.
J’ai eu un moment d’hésitation,
avant de tout lui raconter, moi-même encore effrayé par tout ce
que j’avais vu. Le corbeau
, dis-je, tenait en son bec une petite fiole
verdâtre que la femme rousse attrapa de ses petites mains, elle
en but la moitié, et vous a tendu le reste pour que vous fassiez de
même. Après quoi, vous êtes parti avec elle. Nous nous sommes
retrouvés le lendemain à trois entre les barbelés et les squelettes
d’animaux, puis elle a été dévorée par le monstre.
Il me dit qu’il
l’avait pressenti. Un homme s’approche de nous, il semble sorti
d’un tableau de Josep Tapiró i Baró, l’homme ressemble au
marabout de Darcaguey. Il s’assied à notre table et lance : vous
mentez, je n’ai jamais dévoré cette princesse, elle est simplement
retournée dans la maison des Demidov. Il n’a pas cessé de neiger
à Barnaoul, vous n’avez plus de preuves.
Poétereau de 25 ans, Aurélien Rodot est né en terres pluvieuses de l'Est de la France, auteur de plusieurs livres jetés en pâture dans les fosses de l'auto-édition, amant inavoué de la littérature du XIXème et du cinéma noir, errant saisonnier. Il nous propose dans le calice d'un breuvage mince et alarmant, qui ne tiédit pas dans la paume des deux mains, des promenades nocturnes au coeur de nos intuitions. Un livre de chevet pour agiter les raisons qui endorment le temps.