Je dis : nous ne savons plus nager. Nos corps à leur merci. Je sais
trop bien comment tout cela va se terminer. On plonge, poussés
par l’attraction de l’abîme. Mondes insondables dans d’autres
décors.
La façon dont Cathy Galliègue me regarde après avoir
prononcé ces quelques mots, c’est comme si j’étais mort et que
je m’observais. Étrange rencontre dans ce rêve, dans un jardin
d’arbres à boulets de canon, arbres sacrés des hindous, fleurs
éphémères au grand disque staminal portées au vent, j’imite un
serpent qui recrache un autre serpent vivant. Elle me dit : vous
devriez faire du théâtre.
Un serpent vivant sort vraiment de ma
bouche. Elle hurle. Tout cela me semble normal, tout cela me
ressemble. On entend des oiseaux s’effrayer, une longue fusée
envoie un astronaute astigmate dans l’espace, ouvrier de l’espace
que j’aurais aimé aimer. Je bois de l’eau sale qui sort de l’écorce.
Les feuilles tremblent, je tremble comme elles, de bonheur.
Après un long silence inutile, elle me dit : Patrick Lowie, il m’a
basculée sur la table ronde et je n’ai rien dit, je l’ai laissé faire.
On
voit la fusée s’émanciper dans un ciel triste orangé angoissé.
Je ne réagis pas, je savais déjà tout. Tout se fane en un instant,
fraîcheur perdue, faut-il toujours se souvenir ? C’était une soirée
où tout se fait, tout se défait, tout est permis, je le savais.
Je
lui ai demandé : c’est qui ?
Un roi, un président, un mafieux,
qu’importe. Ça faisait un moment qu’il la matait en biais avec
l’œil qui frise. J’imagine la scène, la fusée disparaît dans le néant
sans faiblir. Une poussière tombe dans mon œil. Je le ferme,
l’enferme, le jardin se transforme en kaléidoscope imaginaire, le
monde autour de moi change tellement, tout devient danger. Elle
poursuit : j’étais à trois ou quatre hommes de lui, enfoncée dans
un immense canapé très design en cuir blanc, jambes croisées,
sirotant mes coupettes de champagne à la volée, écoutant les
hommes sérieux se lâcher au fil des heures d’ivresse.
Les boulets
de canon tombent et écrasent des colonies de desmiphora,
la suite de la conversation tombe comme un fruit mûr : les
immenses portes-fenêtres étaient ouvertes sur le parc. C’était l’été.
Un été de canicule comme on en voit rarement. Les cravates se
sont desserrées, les deux premiers boutons ont sauté sur des torses
souvent flasques. Sauf le sien. C’était une soirée en noir, blanc et
doré. Une soirée Eyes Wide Shut, sans masques, sans plumes, sans
femmes. Je me souviens lui avoir répété : mais de qui s’agit-il ?
On marche, anonymes, nus, décoiffés, refaire lentement le grand
parcours dans un labyrinthe invisible. L’œil sans poussière
voit à peine, la sève monte dans les arbres sans tête, la scène
est biblique, avec ses moments dissipés, j’essaye de croiser son
regard mais je ne la reconnais pas. Elle ralentit le pas, s’arrête,
lève la tête et poursuit : et je suis là, sur le dos, jambes ouvertes,
matant les moulures dorées au plafond. Il y en a beaucoup trop.
Beaucoup trop de monde aussi. Des gens qui passent, une coupe
de champagne à la main. Des hommes débraillés, rien que des
hommes. Et puis eux, les men in black, oreillette, costard, lunettes
noires, visages fermés. Ils m’angoissent, ceux-là.
Des fauves
s’approchent et viennent boire aux fontaines à vin illimitées.
Les lieux deviennent un espace de détente, j’ai la sensation
d’être un pèlerin, le dernier desmiphora de la colonie rend l’âme
écrasé par l’ultime boulet de canon. Ma barbe pousse, je la sens
malheureuse. Comme perdue dans son histoire. Me raconte-
t-elle un rêve ? C’était qui ? Qui ? Je lui demande si elle écrit
des rêves, des romans, des poèmes. On assiste à une orgie entre
animaux au fond du parc, la nuit tombe. La nuit, je mens
–
murmure-t-elle, écrire, c’est parler dans le noir à quelqu’un qu’on
aime très fort.
J’ose lui dire : oui, mais vous aimez qui ?
Silence.
Une deuxième poussière tombe dans l’autre œil. Je ne vois plus
rien. Juste la sensation d’être au milieu de danseurs du ventre
plat au parfum d’un trip boisé. Les rythmes s’accélèrent. Puis-je
continuer mon récit ? Il s’est allongé à côté de moi. Son bras touche
le mien, il s’agite, je le sens. Mais je regarde toujours le plafond
pour ne pas voir les gens qui doivent me regarder, j’en suis sûre.
Pour ne pas le regarder, lui. Je sais qui il est. Tout le monde sait
qui il est, tout le monde est là pour lui, pour le servir, rire en même
temps que lui, lui taper un coussin dans le dos, l’éblouir d’un trait
d’esprit, d’un mot bien senti. Que ne ferait-on pour lui ? Il m’a
basculée là, avec son air mi-goguenard mi-lubrique, celui des
hommes dont les yeux puent le trop-plein d’alcool et le manque de
sexe. Qu’est-ce que je fous là, jambes écartées sur une table ronde
dans un immense salon doré. Où est ma culotte ? Nous sommes
côte à côte, son bras a cessé de s’agiter, sa main se pose sur le
haut de ma cuisse et puis elle monte. Jusqu’où va-t-elle monter ?
Elle bute sur un mont, elle atteint son but. Disciplinée, j’ouvre
un peu plus. Le Roi dit « nous voulons ». Je m’exécute dans une
révérence mentale qui consiste à le laisser passer, à m’incliner. Le
Roi est doué, j’en suis gênée. Devant tous ces hommes qui passent,
pensez...Je tente de tirer sur ma robe, de recouvrir ma honte,
mais je n’ai plus de robe. Un trench rouge traîne sur la table.
Une tache de couleur qui n’est pas à moi. Je tente de couvrir au
moins sa main, je n’y parviens pas. Je cache alors mon visage sous
le trench, je ne veux pas voir ces hommes qui regardent, je veux
que ma tête disparaisse. À l’abri, je le regarde enfin. C’est bien ce
que je craignais. C’est bien lui. Un garde du corps vient près de
son oreille, lui rappelle qu’il va devoir partir, que la voiture est
avancée. « Un moment, répond-il, on y est presque, elle va venir,
elle est en marche. »
C’est qui ?
Cathy Galliègue est devenue
blême d’effroi. Tout le monde est parti manger, les poussières
s’envolent. Je vois à nouveau, yeux ouverts, serpents chauds
enlacés entre les arbres désenchantés. Un chamane s’avance.
Les esprits de la nature nous transportent vers d’autres magies.
Une autre fusée s’échappe comme une bougie allumée dans la
nuit. Nous sommes en Guyane, je sens mon corps endormi. Elle
me prend la main comme si j’avais quatre ans. Des hommes à
têtes d’élans nous évitent. Le chamane nous propose une pipe
avec ses cinq éléments. Il me regarde et me dit : vous allez faire
un rêve étrange, vous serez dans un ascenseur d’un bâtiment
à vingt-cinq étages, vous allez pousser sur le bouton du niveau
inférieur, mais l’ascenseur va monter, au premier, deuxième,
troisième, de plus en plus vite, comme une fusée. La vitesse sera
telle que l’ascenseur s’échappera du bâtiment, s’envolera vers
le ciel, à ce moment précis, vous aurez peur, des angoisses, vous
serez pris de panique, un puissant vertige affecte votre système
neurovégétatif, ça vous prendra à la gorge. Ce que vous n’avez pas
compris, c’est que ce rêve vous parlera de votre succès. Vous avez
peur du succès car il sera fulgurant, imprévisible. Pour vous aussi,
Madame.
J’avance tout seul vers la piscine d’argile et plonge. En
sortant de la boue, je demande au chamane : et évidemment, vous
savez qui c’est ?
Il sourit et prend un autre chemin. Le goût de
la pipe est âcre, il plonge dans le silence. Cathy se rhabille. Moi
aussi. Elle me dit : On fait quoi maintenant ? Vous savez ce qu’on
dit ici ? Ou pa ka konté dizé landan vant fronmi takoko (il ne
faut pas compter les œufs dans le ventre d’une fourmi takoko)
...
Est-ce que je serai dans l’ascenseur ?
Je suis incapable de mentir,
de jour comme de nuit, je lui réponds par l’affirmative. Oui, vous
serez là et comme l’écrivait André Gide : « c’est dans l’abnégation
que chaque affirmative s’achève. Tout ce que tu résignes en toi
prendra vie. Tout ce qui cherche à s’affirmer se nie ; tout ce qui se
renonce s’affirme. » Nous devons partir immédiatement à Paris.
J’avais gardé ceci dans ma poche : voici une serpentine. Il s’agit
d’une pierre qui éveillera vos capacités médiumniques. Gardez-la
sur vous. Toujours. Vous verrez, tout changera en mieux encore.
Elle s’avance dans le labyrinthe, le trench rouge sur les épaules.