Je comprends que seul mon cœur a le pouvoir de transformer
l’insurmontable, l’ingérable, l’immuable. Et ce... en une fraction
de seconde.
Je me retourne sur-le-champ, surpris d’entendre
cette phrase sortie d’une des bouches de la foule intense,
entrailles d’un monde en convalescence, dans le temple de
la consommation, cité-dortoir, dans un jardin de cactus en
plastique, sous le poids d’une chaleur suffocante, dans un port
de plaisance. Qui a dit cela ? Cette femme ? Cette autre femme ?
Cet enfant là-bas ? Le vieil homme qui s’approche ? Impossible
à savoir, il y a trop de monde ici. Je lâche mon corps, je fais le
mort. Une colonie d’odonates se jette sur mes fesses et mordent
de leurs maxilles me prenant sans doute pour un alevin. Ce sont
des moments où l’on se demande ce que nous devenons. Je me
soulève dans ce rêve hybride et je suis une femme qui monte à
bord d’un bateau de croisière. Elle a l’impression d’être suivie,
accompagnée,... c’est moi. Ce n’est qu’un jeu. Le bal est costumé,
tous habillés en insectes carnivores, l’un d’eux me demande : y
a-t-il des grumeaux dans la soupe cosmique ?
La femme semble
émerveillée et perdue. Elle ne voit pas la menace, elle ne sent que
curiosité, admiration et amour. Le port de plaisance flotte sur
un lac de sang. La femme répond aux questions de la police : le
combat a commencé au cœur de la salle de fête, sous les yeux de
personnes masquées qui ne manifestaient aucune réaction. Se
jouant de moi, un puissant individu me foudroya de toutes parts,
utilisant comme armes, les énergies destructrices des pensées,
des sentiments et des impacts vibrants, précis et percutants
de son corps agile, constamment en mouvement. Suspicion,
évitement, réjouissance, peur, sadisme, panique, joie, colère,
cruauté, vengeance, manipulation, doute, suffisance, ironie, rage,
complaisance, indifférence, pitié, culpabilité, tristesse...
Le policier
prend note de tout. Je m’approche : bonjour, je m’appelle Patrick
Lowie, est-ce vous qui avez prononcé ces mots : « Je comprends
que seul mon cœur a le pouvoir de transformer l’insurmontable,
l’ingérable, l’immuable. Et ce... en une fraction de seconde. ».
La
femme acquiesce d’un large sourire énergique et me dit : je
m’appelle Cindy Faway, enchantée. Oui, c’est moi. C’est étrange,
nos chemins devaient se croiser, je sens en vous comme une phobie
de l’espace intérieur.
Je lui dis que non, que Gaston Bachelard
écrivait déjà qu’ il y aura toujours plus de choses dans un coffret
fermé que dans un coffret ouvert.
Je m’avance encore et je lui
dis : l’imagination sera toujours plus forte que la vie. J’attends de
vous que vous me racontiez le rôle de la conscience rêveuse.
Elle
me propose de devenir un homme, un grand homme. Et telle
une fée, de sa baguette magique étoilée, ouvre le coffret secret.
J’imaginais tellement de belles choses : des barbes à papa, des
comprimés à sucer, des montagnes à grimper, des chaînes à
modeler, des larmes à sécher, des musiques enchantées. Le
coffret est vide. Il n’y a rien dans ce coffret
, me dit-elle, tout est en
vous et seul votre cœur a le pouvoir....