Chacun vaque à ses absences, ses rêves, son destin, ses
indécences. Je suis dans un hôpital, un rêve m’a brûlé. La mer
était gelée, les pieds enfermés dans la glace d’un iceberg qu’on
disait fondre. Il m’a encerclé, on voyait la neige à perte de vue.
J’étais torse nu, les pieds gelés, un rêve m’a incendié. J’ai été
retrouvé comme l’arbre du Ténéré, acacia solitaire en plein
désert, le plus isolé de la Terre, renversé par un gros glaçon, un
gros camion. Embarqué dans une ambulance, les côtes glacées,
tout s’est réduit en cendre, le rêve m’a cramé. À l’hôpital, un beau
jeune homme me parle : je suis Florent Andreo, aide-soignant aux
urgences.
Je me sens un peu plus en confiance. Où suis-je ? Je ne
vois aucune inscription nulle part, aucune étiquette, aucun mot,
aucun mort. Où sont mes vieilles branches ? L’homme toujours
plus rassurant : que faisiez-vous dans l’écume de la mer, en pleine
nuit, l’écume des nuits, vous aimez le jazz et l’amour, vous faites
pousser des armes comme Colin ?
Je me soulève doucement, il
m’aide, est-il infirmier, médecin du cœur, réparateur d’horloges,
je ne sais plus qui tu es ? Vous posez trop de questions, Patrick
Lowie, reposez la tête,
me dit-il. Je lui montre les graines d’acacias
que je garde dans ma poche droite, on ne sait jamais. Et ça sert
à quoi ?
dit-il très curieux. Je lui explique, balbutiant de vieilles
pensées, que je suis spécialiste en rêve, docteur ès songes et que
les graines peuvent aider à revoir un parent disparu... en rêve.
Florent Andreo est bouleversé. Une larme, une seule, puis deux,
puis ses yeux s’embuèrent de larmes. Sa tendresse m’émeut
aussi. Il me murmure à l’oreille arrachée et recousue : rendez-
moi service, Monsieur Rêve, j’aimerais revoir mon père une
dernière fois.
J’accepte, on échange nos places. Il se couche sur
la civière le visage caché par une pèlerine d’argent, le corps se
relaxe, détendu. Je ferme les yeux, et j’assiste à la projection de
son rêve, tout se libère, on entend quelqu’un frapper à une porte,
les coups sont puissants, intrigants, je le vois ouvrir la porte, la
porte de chez lui. Je vois son étonnement, sa joie immense, il
pleure des larmes, sangloter presque, des larmes de diamants,
un soulagement, un monde qui s’éclaire, une vie qui s’illumine,
l’instant de la fin d’une absence, instant chargé d’amour. Je le vois
prendre son père, si heureux si serein, dans ses bras, parti depuis
si longtemps dans l’autre monde. J’ouvre les yeux, je soulève
la pèlerine. Je le vois, sourire aux lèvres, yeux fermés, visage
baigné. Merci,
me dit-il, le réveil est difficile, mais grâce à ce rêve
j’ai pu avoir la chance de serrer encore une fois mon père dans ses
bras.
Je lui dis que j’ai tout vu, que je l’ai vu, ensuite, s’allumer une
cigarette, dos au mur, des photos d’autres vies scotchées juste
au-dessus, que je l’ai vu en Bacchus des temps modernes, dieu
païen, épaule dénudée face à une corbeille de fruits, un verre de
vin entre les doigts, des pampres de vigne sur la tête, comme un
couronnement. Je lui ai dit que le rêve était d’une beauté abyssale,
qu’il sous-estimait sa grandeur d’âme. Assis dans une klinê, je
le vois partir puis s’asseoir sous deux arbres dans les jardins de
l’hôpital. Mes graines d’acacias ont encore fait de l’effet. J’observe
mes pieds qui ont pris la forme de racines. Vertiges.