Vous avez le pouvoir de concevoir ce que vous voulez dans votre
vie.
C’est la phrase que j’entends dans le creux de l’oreille.
Doucement, une fois, deux fois,.. des centaines de fois. Toujours
la même voix grave avec le même timbre, la même intensité.
En mode écho vibratoire. Les mots sont vibrations, l’amour
est vibration, ce que nous sommes vibre. Dans ce rêve, j’ai la
sensation d’être en séance d’hypnose, de m’être endormi ou
peut-être pas tout à fait. D’être entre les deux, entre la vie réelle
et la vie rêvée. Je ne somnole pas, je suis conscient. Les rêves
ne sont que des images sur l’écran rose de nos nuits noires. La
voix est celle de Julien Bongo, joueur de basket, coach sportif,
life coach et découvreur de talents. Il est aussi, depuis quelques
jours mon employeur. Je suis son chauffeur. Je ne suis donc plus
écrivain, ni
motivateur
encore moins maître chanteur, non, je
suis chauffeur de la Mercedes-Maybach S 600 Guard ’2016 noire,
celle avec son moteur V12 6,0 litres de 530 chevaux, payée cash
par Julien Bongo au prix de 378 000 €. Nous avons fait l’achat
ensemble et il m’a dit : Patrick Lowie, voici les clés, signez ce
contrat, vous êtes mon chauffeur désormais.
Je l’ai regardé amusé
et je n’ai pas pu m’empêcher de lui répondre : j’accepte ce travail
à une condition Julien Bongo : vous montez sur scène à « La
Rose Noire », vous jouez le spectacle que j’ai écrit pour vous, je
mettrai mon uniforme de chauffeur et je vous y conduirai tous
les soirs. Il n’appartient qu’à celui qui donne, d’offrir, et il le fera
sans frais.
Je suis au volant de la voiture, comme tous les soirs,
le spectacle à La Rose Noire
a du succès comme prévu. Ce soir,
nous sommes restés plus longtemps après la représentation. Il y
avait des musiciens qui s’agitaient beaucoup sur le plateau, on a
vu des gens danser le verre à la main, des gens se trémousser sur
leur tabouret en prenant des poses de mauvais garçons, des gens
qui parlaient en anglais mais avec l’accent local, le barman à la
page, des poupées bien coiffées et très sages, bref, une ambiance
très jazzy underground des années 50. Julien Bongo m’a ensuite
demandé de le raccompagner chez lui à la maison. Très vite je
comprends que nous sommes suivis. J’accélère mais je me sens
piégé par les rues de plus en plus étroites de la vieille ville. Je freine
et on sort du véhicule, des tirs pressent nos pas, Julien Bongo est
touché, l’impact de la violence. La ville est déserte. On trouve
refuge dans une maison aux portes grandes ouvertes. On gravit
des escaliers vertigineux puis on s’assied rassuré dans un coin du
couloir de cet immeuble décoré en style arabe. Tout est silence
sauf un bruit de fond formé de musiques traditionnelles, de cris
d’enfants, de chants d’adultes et de conversations d’ivrognes.
Silence interrompu par des pas hâtifs qui nous font sursauter.
Survivre. Sont-ils à nos trousses ? On se lève et on ouvre une
porte où un jeune homme, en position d’attente, les épaules
accrochées au mur et les jambes jetées vers l’avant, les mains dans
les poches, une cigarette entre les lèvres et la fumée, remarque
le sang sur les vêtements de Julien Bongo. Le jeune homme fait
semblant de ne pas avoir peur, il sourit de pouvoir sauver une
âme et le conduit dans une pièce minuscule où un matelas nu
posé à même le sol fait office de civière, il va l’aider à le soigner.
Julien s’endort sous nos regards bienveillants. Il s’est réveillé à
l’arrière de la Mercedes, une couverture noire le couvrant de la
tête aux pieds puis me dit : merci, Patrick Lowie, vous m’avez
sauvé. Je me suis senti protégé et aimé. Et malgré, cette poursuite
inexplicable, je suis heureux d’avoir réalisé ce projet.
Je l’observe
dans le rétroviseur et rétorque : Monsieur Bongo, même si sauver
mon patron n’est pas une clause de notre contrat, je l’ai fait par
instinct et parce qu’il me semble que ce rêve que nous vivons a
un sens tout particulier. En me demandant d’être votre chauffeur
et en acceptant ma proposition de monter sur scène, vous avez
répondu à la question d’Alejandro Jodorowsky : « jusqu’où faut-
il cesser d’être pour être ? ». Comprenez bien le sens de ce rêve.
Vous êtes coach car vous auriez aimé être coaché. Vous m’avez
demandé de conduire votre vie, épuisé d’être le moteur des autres
et je vous ai proposé de vous mettre en scène pour vous mettre à
l’honneur. Cette poursuite s’explique par la jalousie des uns et par
notre propre manque de confiance. Vous comprenez, j’en suis sûr.
Tentative ratée qui permet de vous sentir protégé et aimé.
J’arrive
devant la maison de mon employeur qui me dit dans le creux
de l’oreille : vous avez le pouvoir de concevoir ce que vous voulez
dans votre vie. Rendez-moi les clés, je vous libère.