Jérôme de Stridon, Saint Jérôme, père de l’église latine a fait,
en 365 après Jésus-Christ, à l’âge de dix-huit ans, un rêve bien
mystérieux, tellement fort et puissant qu’il décida de se convertir
au catholicisme. Dans le rêve, il rencontra un lion dans le désert,
une épine perforant les coussinets d’une patte arrière de l’animal,
qui, souffrant et malheureux, se lécha les membres inférieurs
au lieu d’attaquer l’homme. Saint Jérôme lui ôta l’épine et ils
devinrent amis. Ce rêve prémonitoire se réalisa des décennies
plus tard. L’homme devenu vieux, raconta cette histoire à
Sainte Marcelle de Rome, sa disciple. L’église latine est donc
née en partie grâce à un rêve et à un lion. Sainte Marcella est
belle, poétique, intellectuelle, mince, légère et douce, je la vois
traverser des pièces d’un monastère, lisant, écrivant, elle écrit
en marchant, elle court en écrivant une histoire vraie, deux
histoires fausses, lance un rubis dans l’océan, je la vois s’arrêter
net pour observer le ciel azur et sacré, la mer au loin, le sol est
bleu aussi, quand le carrelage est bleu l’eau est bleue
, au fond
de la cour : ses propres disciples et confidentes, doucereuses
moniales, celles qui font jaser, sans l’oublier l’âne. Elle s’avance
encore, traversant les murs, tombant sous le vent, nez à nez avec
le cadavre du lion gisant dans une mare de sang bleu roi. Tout
ici est pourtant paix, calme, sérénité, infini. Elle me découvre,
m’inspecte, me suspecte. Vous êtes qui, vous ?
me lance-t-elle.
Je lui réponds que je n’en ai aucune idée, juste un désespéré qui
comprendrait les rêves.
Mon nom est Patrick Lowie,
lui dis-je.
Je la suis dans son bureau, le bureau de Marcella, je saute pieds
joints dans une mare d’encre, des mots éclaboussent les murs
pétris d’indifférence. Pendant que j’attends, debout, une réponse
à ma question jamais posée, elle me dit oui
. Elle prend son souffle
en courant et récite à voix haute son rêve, sans espace, sans
limite, sans réfléchir, transportée, emportée : oui une chambre
d’hôpital murs blancs du carrelage quelque part une fenêtre à
gauche sur un arbre aux feuilles brillantes un peu déchirées oui
enfant toute petite dans un lit aux draps rugueux ça sent l’éther
les masques chirurgicaux les larmes à mère les poèmes emplissent
les poches des infirmières oui peut-être que c’est la fin la mort la
vie se disposent à égalité pré-triomphantes chacune s’impose oui
la danseuse en plastique dans sa boite tourne tourne tourne sur
la musique sombre et légère danse jolie danse la boîte est ouverte
la musique ne se tait oui il y à portée du lit à portée du ventre la
cohorte des fantômes l’abîme le vide oui aussi les vivants la joie
l’eau la terre le ciel à mordre avec les dents oui décide de ton avenir
tombe pourquoi pas ou relève-toi marche sur les toits cours saute
grimpe vole nage sauve la danseuse en plastique oui la danseuse
se désolidarise de sa tige en fer lance ses jambes l’une devant l’une
derrière ses bras aussi si fière elle ne sait pas très bien danser mais
elle danse danse danse elle danse pour tout pour le jour pour
toujours c’est magnifique elle vit.
Elle s’écrase, plus d’oxygène,
pendue à un fil. Le lion reprend connaissance, l’âne s’est enfui.
Du haut du monastère à flanc de falaise, Marcella médusée
plonge dans l’eau d’un bleu turquoise et nage pendant des heures
rejoignant la rive des songes. Comme nous avons tous les deux
une santé de fer et un appétit de lion, nos échanges poétiques
et quasi désabusés, ainsi que cette expérience onirique, loin de
nous déprimer nous avaient revigoré. Je lui dis : chère amie, mon
témoignage concernant vos vertus sera capital et panégyrique.
J’écris des poèmes et des non-poèmes. J’écris des livres pour les enfants et pour les non-enfants. J’écris des poèmes-plastiques pour des expositions qui s’exposent. J’écris des chroniques chics pour des blogs, des magazines. J’écris pour des agences de communication qui communiquent, des institutions qui institutionnalisent. J’écris pour des marques et des enseignes, des textes apposés sur leurs objets du quotidien. J’écris en nageant, en marchant, en « vie vent ». J’écris la vie lumineuse, la vie tragique, dérisoire et glorieuse, parfois si légère, souvent audacieuse.