Dolfi Trost, poète surréaliste roumain, fondateur en
1941 du groupe des surréalistes de Bucarest, racontait que
certains rêves sont des analyses de rêves précédents.
S'il
nous est permis de le croire, on peut aisément imaginer
une kyrielle de rêves qui analysent successivement les
précédents, créant un jeu onirique de miroirs concaves,
de rêves qui s'emboîtent, de personnages oniriques qui
trébuchent. Dans ce rêve, je marche coincé comme un
robot dans une usine désaffectée, je lève les yeux, à travers
d'immenses trous dans la toiture j'observe les nuages qui se
forment et se reforment. J'avais mis une bonne demi-heure
avant d'arriver au coeur de la machine, traçant à travers
une friche industrielle pas encore dépolluée ni recyclée,
une chanson de Patti Smith, People Have the Power,
en boucle dans les oreilles. J'essayais tant bien que mal
d'identifier les signes du passage des animaux, humains
compris, empreintes en tous genres, évaluer l'émotion au
coeur du néant. La plasticienne MoncorgéM est assise sur
des escaliers arc-en-ciel – un peu comme aux grottes de
Batu en Malaisie – je m'approche mais je suis incapable de
lire sur son visage. J'entends sa voix qui parle à quelqu'un
d'autre, quelqu'un que je ne vois pas. MoncorgéM porte un
masque et graff un mur en mauvais état, abîmé par l'acide,
je lève à nouveau la tête, le ciel tombe en lambeau, il neige
subitement. J'entends la voix d'un jeune homme qui me dit : nous aurions pu nous rencontrer à Mapuetos, cet endroitci
n'est pas digne de nous, je viens de lire “Just Kids”, nous
aussi nous avons commencé comme une histoire d'amour
et avons fini comme une élégie.
Sans prévenir, MoncorgéM
se lève et prend ses jambes à son cou, on entend des cris,
je la suis dans la course. Tout est noir d'un coup, comme
si j'avançais les yeux fermés, elle courait les yeux fermés.
Margueritte D. sa Remington sur les genoux nous observe,
Gérard D. sur sa Münch Mammut M. contemple la scène.
MoncorgéM semble toujours ne pas me voir, je hurle : arrêtez-vous, je vous en supplie, je suis Patrick Lowie, j'étudie
l'art et les rêves, l'art dans les rêves,… m'entendez-vous ?
Faites-moi un signe ! Clignez des yeux si vous m'entendez.
Elle me cligne des yeux. Un échange surréaliste s'opère,
peut-être est-ce à propos de La mer écrite
ou de La maladie
de la mort ?
Elle enlève son masque et me dit : vous
souvenez-vous ? …. de la bouche entrouverte une respiration
sort, revient, se retire, revient encore. La machine de chair
est prodigieusement exacte.
On reprend son souffle, la
course presque désespérée, les murs longés, la neige puis
la canicule, tout change si vite désormais. À l'intersection
de deux pans de murs, Yoko O. enfonce des clous dans le
vide, elle recherche la musicalité de l'oeuvre d'art. Tout
s'enchaîne plus vite encore, des orages transpercent des
silhouettes, Niki D.ST.P. tire sur la violence du monde,
les murs vomissent de la couleur pure, Yves K. repeint
le sol en bleu, il crie : le ciel partout !
MoncorgéM enlève
à nouveau son masque, et me dit : Martin Luther K. say :
" I have a dream " and John L. : say " Imagine ".
La course
fut interminable. Il me semble que nous avons couru une
vingtaine de kilomètres, plusieurs fois le tour du bâtiment
qui ruminait depuis quelques minutes, l'usine prenait des
airs d'animal blessé, violenté, de monstre humilié. Au
ralenti, tout devient oppressant, sur un escalier métallique
sont assis, en cascade, Pablo P. et Jean-Paul G. revêtu de
leurs marinières, Alberto G. dans son grand manteau élimé,
Harvey M. enroulé dans un drapeau arc-en-ciel, Keith H.
arbore un tee-shirt bleu IKB floqué d'une de ses oeuvres,
Jean Michel B. costumé et immaculé de peinture..... Une
voix, à la tessiture vocale extraordinaire, nous envahit avec
force, l'hologramme de Freddie M. se meut, nous vivons
tous dans le même espace temps... Puis, un silence. Barbara
B. La dame en noire
est là, éclairée violemment par une
poursuite, ses mains, son souffle... L'expiration des mots...
Cette course effrénée reprend, des escaliers, un labyrinthe,
des couloirs, une forte accélération, puis, un sursaut…
Je me réveille, l'odeur de peinture dans les sinus, les yeux
picotent, brûlent presque. Je me demande si ce rêve analyse
mes rêves précédents, j'ouvre les yeux, je vois des palmiers,
j'entends la mer, où suis-je ?
MONCORGEM est plasticienne. Ses productions artistiques sont toutes déclinées en série, et ont toutes pour point d'ancrage, une réflexion autour de problématiques sociétales. Un univers où la violence, le communautarisme, les extrémismes, l'obscurantisme, et plus généralement, toutes formes de pensée unique, sont dénoncées. Elle a créé le concept de "Barbiemétrie" en 2016, réalisée à la bombe, la trace de la poupée Barbie, archétype même d'un certain idéal du beau, se dévoile dans son unicité, sa multiplicité, comme un rituel, un exorcisme, face à la construction sociale et culturelle de notre système binaire. La poupée Barbie est aussi l'empreinte d'une société consumériste qui enferme par des dogmes, nos libertés individuelles. Dans son travail, l'image et le texte se complètent, se confrontent.