À une terrasse de la Plaza de la Merced
à Malaga, le verre d’absinthe
sur la table, j’écris quelques notes après avoir humé ici et là dans la
ville aux ombres froides des ambiances bleues et roses et atmosphères
d’une matinée de début d’été. J’essayais d’écrire quelques mots vains
à propos des bâtiments que je venais de voir, de La Equitativa
par
exemple, cette construction de 1956, mélangeant le concept de la
tour américaine aux formes d’un minaret à inspiration islamique.
Ce bonheur du mélange, du métissage, de l’échange, du partage,
digne toujours des âmes qui ont sens. Assis donc, presque suspect
de penser en solitaire dans un monde cacophonique qui pense
que s’élever consiste à mâcher les lumières des temps passés, le
jeune homme assis à une autre table parle à plusieurs personnes
aux visages maculés, dont les traits ne forment plus qu’une laideur
provoquant l’effroi de la beauté. Mon étonnement fut immense de
découvrir ces personnages qui interrogent nos belles intentions mais
aussi nos brusqueries les plus laides. Qui sont ces personnes ?
osai-
je demander au jeune homme assis en m’approchant de lui. Mes
tableaux
, m’a-t-il répondu avec précision. Que faites-vous avec
vos tableaux à la terrasse d’un café en face de la maison natale de
Picasso ?
Le soleil, comme à son habitude, ne cessait de bouger
sans qu’on s’en aperçoive. Mais là, d’un coup, un rayon brisait le
regard du jeune homme. Je raconte à mes tableaux qu’il y a un an
jour pour jour, nuit pour nuit, entre deux vides abyssaux, j’ai rêvé
de rencontrer le maître Pablo Picasso en personne. J’étais dans son
atelier, bouche bée. Il n’y avait personne, juste lui et moi. Sans me
souvenir des détails j’étais en intimité avec son âme. J’étais comme
un enfant, c’était incroyable, j’observais ses pinceaux, ses doigts, les
veines de son bras, la tension qui jaillissait de la paume de sa main.
Là, j’explique aux personnages de mes tableaux que j’attends devant
sa maison natale dans l’espoir de le revoir. Mais que je ne le reverrai
jamais puisqu’il est mort.
C’était une illusion sans doute, mais il me
semblait entendre quelques voix sortir des bouches des très belles
peintures du jeune homme. Elles ont l’air de vous comprendre,
.... je me présente... Patrick Lowie, nomade du désert ... j’écris les
rêves.
Driss Maaroufi, peintre marocain qui rêvait sans doute d’être
médecin mais qui a préféré obéir aux injonctions des parents qui
voulaient d’un fils peintre, me fixe avec ce regard presque innocent
d’un artiste qui ne connaît pas encore son talent. Vous savez,
lui
dis-je, ce rêve signifie quelque chose d’important : vous êtes Picasso.
Nous sommes tous Picasso. Les pinceaux, les mains, les veines, tout
ce que vous avez vu de Picasso, c’était vous en vérité.
Un des tableaux
se retourne vers moi et me dit : C’est ce que je ne cesse de lui répéter
depuis une heure.
C’est alors que le serveur me tapote l’épaule et me
dit : On met longtemps à devenir jeune !