C'est dans les yeux de l'autre que l'on voit qu'on est beau et intelligent. “À la recherche du regard de l'autre? À minuit ?”, acte élégant, instinctif et ancien puisque dès la naissance on ne recherche l'amour que dans les yeux de sa mère. Pourquoi n'y a-t-il plus dans l'air de cette ville le même parfum fascinant que lorsque vous êtes arrivé ? Ne restez pas sur le palier. Vous voyez la beauté partout : dans un geste, un sourire,… pourquoi avez-vous l'impression d'être un sac vide aujourd'hui ? Soyons sérieux ! Rien n'a changé et pourtant rien n'est identique, n'est-ce pas ? Vous ne voulez plus des faux bonheurs, très bien ! L'homme qui parle se rapproche et me dit : attention ! Trois, quatre secondes, Monsieur Lowie, rompez avec le passé, cessez de vous obstiner, jouissez, merde quoi !… L'homme vêtu de noir me prend par les testicules et avec une immense paire de ciseaux me coupe les parties génitales tout en riant à gorge déployée comme si nous étions seuls dans la rue.
Je me réveille effrayé, en sueur, dégoulinant donc, je vérifie si tout est en bonne place. Je me lève enfin, j'ai rendez-vous avec Frédéric Charpentier pour une séance photo. J'arrive chez lui sur des ressorts. Je sonne, il descend, on se sert la main, je lui raconte mon rêve. Il me dit : habillez-vous en femme pour les photos, ça ne me dérange pas, il y a peut-être un lien. Il me passe des robes, des jupes, un soutien-gorge. Je lui dis : non, non, photographiez-moi comme ça, si vous y arrivez, trouvez ma féminité avec votre objectif dans mon regard, sur ma peau,.... Vous y arriverez, j'en suis sûr. Soyez photo-psy, aidez-moi, pour moi tout ça est devenu un cauchemar. Subitement, Frédéric Charpentier, photographe de talent donc et très sympathique au demeurant me raconte un de ses rêves, il m'explique qu'il rêve très souvent, mais que cette fois-ci il a conscience qu'il fait un rêve. Il ajoute : je me trouve dans un paysage de campagne, dans un pré. Les couleurs sont saturées, le vert est magnifique et le ciel très bleu. Je sens la présence de quelques personnes. Je joue avec cette impression de contrôler mon rêve conscient. Je m’approche d’un petit village. Il y a un grand toboggan. En fait, c'est un immense ruban de Möbius. Je m’élance et me laisse glisser dessus. Je me réveille dans mon lit. J’entends le roucoulement d’un couple de pigeons derrière le volet fermé. Où suis-je ?
J'ouvre le volet. Les pigeons s'envolent mais ils reviennent aussitôt : il n'y a plus d'arbres nulle part, les oiseaux ne savent où se poser, ce n'est même pas un désert, les terres sont brûlées, de la fumée s'échappe des bosquets calcinés. La vue est terrifiante. Frédéric Charpentier, bouche clouée, compte les départs de feu, nous sommes dans une tour, au 66ème étage. Il me dit : je pense que c'est le même paysage que j'ai rêvé, le paysage de campagne, le pré, mais tout est parti en fumée… On descend les soixante-six étages à pied. La chaleur emporte nos corps dans un état quasi de décomposition, la sensation de tout perdre, tout est perdu, les repères, les lignes, courbes, le vent est mort, plus d'objectif, …. j'ouvre les yeux.
Frédéric Charpentier appuie sur le déclencheur, j'entends les déclics comme autant de départs de feu en moi, je referme les yeux, j'entends l'obturateur de plus en plus rapide, comme s'il n'y avait plus que lui qui existait, les flashs s'amusent, ils se déclenchent au rythme d'un son que je n'entends pas, les yeux fermés, les bouches clouées, j'essaye de me souvenir de la matière de ma terre. Le photographe me dit : j'ai trouvé votre féminité, regardez les clichés, regardez… c'est la nature qui est en vous, vous connaissez des secrets que personne ne connais, que personne n'enseigne. J'ouvre les yeux doucement, je le vois en double, deux Frédéric Charpentier me montrent des images où je me reconnais trop bien. Il me regarde et dit : voici le sac vide qui était en vous. Un être jumeau peut-être, un frère mort à vos côtés. J'observe les champs à travers la fenêtre, tout redevient vert, les couleurs saturent, le ciel est très beau. Vous voyez le monde en couleur ou en noir et blanc ? , me dit-il.
Puis le silence. C'est tout.
sc lowie ie - Yenaky
Chaussée d'Alsemberg 264
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