Il pleut des cordes. Je ne sais pas si c’est fiable : il paraît qu’en
anglais on dit qu’ il pleut des chiens et des chats.
La porte est
entrouverte, je n’ai rien forcé. Une belle femme, en chemise
de nuit rouge, étonnée de me voir, de me voir là, je suis planté
comme une asperge dans un champ de coquelicots à perte de
vue. Trempé jusqu’aux os. J’inonde le carrelage de la pluie qui
ruisselle de partout. Je dis : bonjour, je viens visiter la maison
mise en vente.
Nadine Monfils semble à peine troublée, elle me
regarde : déjà ? Je ne l’ai encore annoncé à personne.
Elle jette
un œil par la fenêtre : mais, quels stoemenboeren
(
abrutis
en
bruxellois) ces nains de jardins, ils se sont barrés en moto, bourrés
sans doute.
En effet, on pouvait voir des nains de jardins humides
jusqu’aux genoux s’enfuir en moto miniature, comme des
voleurs. Elle respire profondément, soupire même, fait semblant
de prendre une posture zen devant une assiette de frites sauce
andalouse et s’assied en me proposant d’en faire autant. Vous
êtes inquiétant : je viens de rêver que j’allais vendre cette maison,
je me réveille et vous êtes déjà là pour la visiter, pour l’acheter.
Je n’y comprends rien.
J’ai un insecte bleu saphir sur l’épaule. Je
lance, d’un air stoïque, une citation de David Lynch : on n’est
pas obligé de comprendre pour aimer. Ce qu’il faut c’est rêver. Sur
l’appui de fenêtre, de petits pots d’arbres à oreilles. Sommes-nous
sur écoute ? Chère Nadine Monfils, je rêvais d’une maison face
à l’océan, mais j’avais l’air con, je préfère avoir un neurone qui
scintille devant cette bassine en zinc, je sais je sais,... ne dites
rien, je fais référence à votre littérature, s’inspirer ne veut pas
dire copier, bref, la visite de la maison n’était qu’un prétexte pour
vous rencontrer. Je me présente, Patrick Lowie, motivateur de
rêves.
Je sors mon microscope, j’observe le couvain de fourmis
jaunes, individus non matures d’une colonie en friche. Elles vont
se tuer. La journée fut courte, moins d’une heure de lumière.
Le crépuscule perpétuel nous enferme comme dans une galerie
d’art, les portes claquent. Nous étions d’un coup vêtus de noir.
On mange des frites encore. Elle ne dit rien. Je lui demande si elle
se souvient de tous ses rêves, elle m’en raconte un mais elle n’est
pas sûre que c’était en dormant. Dans un rêve, elle a entendu
une voix lui répéter trois fois de suite : les arbres ne sont pas faits
pour souligner les étoiles...
La nuit glacée s’installe pour toujours,
les bestioles se crispent avant de tenter un élan loin. Comme
plongés dans un océan, le plancton brille pour éclairer ce que
nous ne voyons plus. Vous savez,
me dit-elle, c’est un arbre coupé
qui a déclenché mon envie d’écrire quand j’avais huit ans et cette
phrase, cette phrase « les arbres ne sont pas faits pour souligner
les étoiles », comme une phrase à l’envers, m’intrigue et me hante
depuis toujours. Et j’ai senti un souffle glacé près de moi. Je voyais
la lumière dans ma chambre. J’ai vraiment senti la présence
d’un fantôme bienveillant, mais ça m’a quand même flanqué
les jetons.
Un œil dans l’oculaire du microscope, observant la
colonie. Champs de bataille. L’autre colle à la paupière inférieure,
en essayant de l’ouvrir, je l’entends craquer, un son bizarre sort
de mon œil, comme un couinement. Je saute pieds joints dans la
bassine au liquide saumâtre.
Nadine Monfils est une écrivaine et réalisatrice belge, vivant à Montmartre. Elle est l'auteure de près de 80 romans et pièces de théâtre. Ce qu'elle dit d'elle même : je suis née dans un chou de Bruxelles et j'ai pondu plein de romans, fait des bêtises, réalisé un film (Madame Edouard) avec un casting dingue, j'écris toujours et je continue à faire plein de bêtises.