Gottfried Helnwein a dit : Donald Duck m’a appris bien plus
que toutes les écoles où j’étais,
le rêve que je vais vous décrire
aujourd’hui commence comme ça : une courte phrase sortie de
son contexte, une phrase maligne, imberbe, obsolète, une phrase
sans innocence, anodine, une phrase puérile peut-être pour vous
prouver que vous avez en vous, chers lecteurs et lectrices, des
notions ou connaissances cachées au cœur de vos plus belles
intuitions. La suite du rêve avait cette force de l’apaisement et de
l’angoisse, deux électrocutions de l’âme, opposées, à faire pâlir
mes joues violettes de bébé, j’étais dans la foule dense, une foule
de millions de Donald Duck, la haine en bandoulière, la bêtise
en pin’s, tous armés d’un missile nucléaire prêt à être envoyé. Je
passe devant le Boulevard des rêves brisés
, et au comptoir glacial,
à côté des quatre monstres sacrés, embaumés, je vois assis là,
rêvant, troublé troublant, Rodrigo M. Malmsten, comédien,
metteur en scène, écrivain, dramaturge, poète, scénariste et
artiste multimédia argentin. Il papote avec James. J’entre dans le
bar et les salue. Il me dit : Patrick Lowie, amour impossible, quel
honneur de vous retrouver ici. Vous avez vu l’invasion infâme des
Donald ? Quelle horreur ! C’est le retour du fascisme.
Je ferme
délicatement les paupières, j’avance vers lui, les yeux fermés. Je
me disciple. Mon grand corps prend le large d’un monde étourdi.
Je revois ma mère aveugle me plonger tout petit dans l’eau vive
d’un fleuve pour que mon corps devienne invulnérable, je sens
mon talon désobéissant. Je propose à l’Argentin de s’asseoir à
une table ronde, apparaissant tous deux dans ce tableau étoilé.
Toujours dans le rêve, en observant à travers la vitre, je pouvais
constater que les Donald continuaient à se donner à cœur joie.
Mais nous n’étions pas dans la même ville. Ce bar est un vaisseau.
Là, étrangement, alors que je n’y suis jamais allé, nous étions à
Buenos Aires. Rodrigo voulait que nous exprimions chacun nos
idées calmement autour d’une conversation franche et donner
librement nos points de vue et discordances. Il voulait surtout
aborder différents thèmes tel Dieu, l’art de traduire, le tango, les
rêves, le cinéma, le théâtre. Mission impossible dans ce nouveau
monde qui vit de cruautés sans plus d’importances. Il me parle
de son projet Aquiles
aussi. Bref, l’échange est passionnant et
chaleureux entre nous. Je lui dis soudain : vous savez Rodrigo,
notre rencontre est certes un heureux hasard mais c’est la chute
des anges, là je reviens d’un espace que je situerais entre l’enfer et
la terre. Tous ces Donald, c’est une représentation affreuse, digne
des pires moments de l’histoire humaine, on a craint les robots,
on a droit aux poupées sanglantes de nos enfances. Ils distribuent
la guerre comme on distribuait les petits pains.
Un groupe de
personnes entrent dans le bar, on comprend vite que c’est un
groupe d’amis, ils fêtent Nouvel An en plein été. Venait-il
désaouler en buvant du maté ? Une des femmes lance : qu’on me
divinise !
J’observe ce groupe d’amis qui symbolise, comme ça,
extérieurement, en apparence, avec nos regards de sociologues
de comptoir, l’idéal d’amitié, de solidarité et de liberté. Je sens
aussi que tout va mal se terminer. Intuitions de clairvoyant. Mais
quelle année fêtent-ils déjà ? Rodrigo, peint avec ses yeux, sa
bouche n’émet que des voyelles, ses images fondent sur le bout
de longs doigts sans Dieu ni maîtres, les ombres de ses mots
sont de beaux cavaliers aux yeux bleus. Tous les personnages
disparaissent dans un même éclat de rire, le bar devient la mer,
des requins survolent nos tables. Je dis : je crois que nous sommes
dans des parodies, des parodies de Nighthawks d’Edward Hopper.
On ne ressent rien, là-bas dehors des hélicoptères silencieux d’un
monde lointain balancent des ordonnances sur les Donald pas
Duck, dans la foule et les IRM des cerveaux aussi. Dans ce rêve
plutôt cauchemardesque, on s’invite tous les deux à déguerpir.
Loin de l’avenir décidé sur Terre, on embarque dans le vaisseau
spatial. Dans le bar à cosmonautes du Boulevard of broken dreams
tout le monde en combinaison blanche d’astronaute, loin des
folles imprudences du monde, baignés dans le silence tumultueux
de nos pensées entachées. Je commande deux absinthes pour
mes deux mois intérieurs et un Fernet-Branca
pour Rodrigo. Je
sors mon chéquier et je lui file 100.000 $ pour son film. Sauve-
nous !
lui dis-je. Je le vois disparaître aussitôt rejoindre ce groupe
d’amis qui était son équipe de tournage. Je le vois voler, entre le
cœur d’un ciel bleu sur un dauphin en observant les montagnes,
la mer étalée, le soleil dispersé, les forêts bleues, aimant l’homme
aimé. La chanson des Green Day
s’achève enfin. Me laissant-là,
seul entre Hopper, Helnwein ... et un Laotien, lui aussi perdu
dans les notes d’un tango trop lointain. Nos regards se croisent et
un pas de danse nous tente mais coincés dans nos verres à rêver,
nous sommes restés là à observer l’âme de l’autre dans l’attente
de la fin d’une guerre sans fin. Il me dit enfin : je me sens honoré
tel un héros, voire comme un dieu. Je me sens beau, valeureux,
encensé, champion d’une morale orgueilleuse, incarnant l’idéal
moral du parfait chevalier homérique.
Je lui offre mon absinthe.