Les mots sont des valises que l’on dépose,
est une des phrases qu’on
retrouve dans le deuxième roman de Sylvie Godefroid,
La balade
des pavés.
L’idée de mots-valises me rend perplexe. Je pense à
Lewis Carroll et son portmanteau-word
en me disant que même
si le début de ce portrait onirique n’a pas de sens, qu’est-ce qui
m’empêcherait de lui en inventer un ? La balade dans Bruxelles
fut éprouvante cette nuit. La pluie givrante, les regards vides des
hommes solitaires, la pluie se transformant en neige. Tout est
blanc, glissant. Sylvie Godefroid m’a donné rendez-vous juste à
côté du Moulin de la Barbe en plein cœur de la ville. Je vois le
moulin figé, les rues sombres, au loin la rue du Soleil pourtant, la
rue des prostituées. Un homme allume les réverbères à gaz. Ah !
Cher Patrick Lowie, je suis tellement heureuse que vous arriviez
en avance sur l’heure prévue.
Je pensais alors à sa courtoisie
exemplaire, sa beauté lumineuse, j’entends le bruit des calèches
sur la place, je la vois m’inviter à prendre une barque coincée
entre deux troncs d’arbres sur la Senne dont le faible courant
nous transporte malgré tout jusqu’à la grande île. Vos valises sont
lourdes
, lui dis-je, ne me dites pas que vous transportez tous ces
livres sans images ni dialogues ?
Son sourire est une réponse. Où
allons-nous ?
Des sœurs noires s’échappent d’une impasse. Des
rats mangent les restes de pommes de terre écrasées avec des
poireaux. J’ouvre une des valises et je prends un livre qui s’ouvre
à son tour à une page où je peux lire : ici, rien à lire, tout est
vide.
Elle éclate de rire. Cette fin de XIXème siècle est terrifiante,
la pauvreté est un décor constant ici et malgré cet état d’un
monde en perdition, je l’observe rire aux éclats. Je ne suis pas
folle
, me dit-elle pour me rassurer, nous arrivons.... Mais vite,
vite ... on est en retard ! En retard ! En retard !
Je porte ses valises
de mots, on abandonne la barque, et nous entrons par la porte
cochère d’un manoir. Venez, nous allons forcer les portes de la
nuit. Pour une fois que ce rêve ne me ramène pas à l’époque de
mes études. D’habitude, dans les rêves je suis toujours à la veille
d’un examen et rien n’est en ordre, impossible d’étudier, je me
réveille angoissée, le cœur palpitant. Me voilà enfin libérée.
Deux
puis quatre, puis seize, puis soixante-quatre portes s’ouvrent
pour nous offrir autant de nuits étoilées. Elle me prend la main
et me dit : toutes les énigmes de Mapuetos se trouvent ici dans ce
lieu. Sauf que je vais d’abord devoir vous transformer en lapin.
À
peine dit, à peine fait, me voilà avec deux grandes oreilles et une
carotte entre les dents. Allons-y éclaircissons le brouillard de
nos vies.
Un jeune homme aux yeux verts s’approche de nous en
chantant puis se présente : Je suis Mouad, je vous présente mes
voix.
Des milliers de voix nous saluent.
Ce portrait a été publié dans le livre Next (F9), 111 portraits oniriques
de Patrick Lowie, publié aux éditions P.A.T.
Née à l'automne 1973 dans les arcanes du Pays Noir, Sylvie Godefroid est romancière, poète et dramaturge. Après des études de communication à Bruxelles, elle choisit de s'investir dans le paysage culturel belge. Sa passion pour les artistes et la création attire l'attention de la SABAM (Société belge des auteurs, compositeurs et éditeurs) qui l'engage et lui permet de développer son action. Chargée des relations avec les auteurs des secteurs de la littérature, des arts de la scène et des arts visuels, elle exerce sa fonction depuis plus de vingt ans au sein de cette société qu'elle adore. Elle publie plusieurs livres dont L'anagramme des sens, La balade des pavés...